E.M. CIORAN : Histoire et utopie

Histoire et utopie

 
 
Seul un monstre peut se permettre le luxe de voir les choses telles qu'elles sont. Mais une collectivité ne subsiste que dans la mesure où elle se crée des fictions, les entretient et s'y attache. S'emploi-t-elle à cultiver la lucidité et le sarcasme, à considérer le vrai sans mélange, le réel à l'état pur ? Elle se désagrège, elle s'effondre. D'où pour elle ce besoin métaphysique de fraude, cette nécessité de concevoir, d'inventer, à l'intérieur du temps, une durée privilégiée, mensonge suprême qui prête un sens à l'histoire, laquelle, regardée objectivement, ne semble en comporter aucun. Si l'homme antique, plus proche des origines, situait l'âge d'or dans les commencements, l'homme moderne en revanche allait le projeter dans l'avenir.
 
Pour dynamique, pour positive qu'elle soit, la hantise de l'âge d'or n'en est pas moins redoutable : elle déchaîne les énergies d'une collectivité que pour mieux l'enchaîner. Tout essor dans l'histoire s'opère aux dépens de la liberté, tout délire neuf s'achève en servitude.
 

E.M. Cioran


Quelques extraits

 
 
Q'importe l'avenir, cette moitié du temps, pour celui qui raffole d'éternité ?

Imaginez une société, surpeuplée de doutes, où, à l'exception de quelques égarés, personne n'adhère entièrement à quoi que ce soit, où, indemmes de superstitions et de certitudes, tous se réclament de la liberté et nul ne respecte la forme de gouvernement qui la défend et l'incarne. Des idéaux sans contenu, ou, pour employer un mot tout aussi frelaté, des mythes sans substance.


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