Jeunesse

 
 
J'aimais ce navire plus que jamais, et je brûlais du désir d'aller à Bangkok, Bangkok ! Nom magique, nom béni ! La Mésopotamie n'était rien à côté. Rappelez-vous que j'avais vingt ans, que c'était mon premier poste de lieutenant, et que l'Orient m'attendait.
 
Je revois les visages creux, les silhouettes vôutées de mes deux marins, ma jeunesse, et ce sentiment qui ne reviendra plus jamais - le sentiment que je durerais toujours, plus longtemps que la mer, la Terre et tous les hommes ; ce sentiment trompeur qui nous pousse vers les plaisirs, les dangers, l'amour, l'effort vain - la mort ; la conviction triomphante de sa force, la chaleur dans le coeur ; qui pâlit, se refroidit, rapetisse à chaque année qui passe, et expire - et expire, trop tôt, trop tôt - avant la fin de la vie elle-même.
 

Joseph Conrad


 
 
Par cette violence, par cette chimère, je pouvais découvrir ce qu'étaient la littérature et la vie, ce mouvement de va-et-vient entre l'âme et le monde dont la perception décuple jouissances et souffrances, fait connaitre le passage du temps, la force et la fragilité de la passion, l'anéantissement final. C'est Conrad qui m'a initié à la littérature, m'a fait revenir sur mes pas pour me montrer ce que j'avais manqué, ce mouvement de la vie dans King Lear, Don Quichotte, ou meme les Illuminations.  

J.M.G. Le Clezio.


- Sommaire - Auteur -