Soyons plus humbles et faisons confiance à la biodiversité et à son génie
15/10/2013 à 15:29:07 - Aucun commentaire
Libre & Responsable ...
Pour le paysagiste et écrivain Gilles Clément, l’homme doit abandonner ses fantasmes de conquête de la nature pour vivre en harmonie avec elle. Et accepter de lui rendre des espaces de liberté.
Gilles Clément est ingénieur horticole, paysagiste, écrivain et jardinier. Il enseigne à l’Ecole nationale supérieure de paysage, à Versailles. Il a forgé les concepts de « jardin planétaire » et de « tiers paysage ».
Le président équatorien Rafael Correa a mis fin cet été à l’utopie Yasuni (1) qui visait à faire payer la communauté internationale pour la non-exploitation de ressources pétrolières. Qu’en pensez-vous ?
Rafael Correa a été choqué du manque de solidarité internationale sur la question. C’est comme cela qu’il a justifié sa décision. Mais, à vrai dire, c’est plus que choquant. Tous les projets qui ont un rapport proche ou lointain avec la nature sont des séries de mensonges qui visent à installer du green business un peu partout. Rafael Correa avait essayé de développer un nouveau modèle économique, il n’y est pas parvenu. Sa décision n’a donc rien d’extraordinaire, il ne pouvait faire autrement. On continue d’abîmer le jardin dont nous sommes collectivement et solidairement responsables.
Doit-on donner un prix à cette biodiversité pour la protéger ?
C’est une idée catastrophique. C’est Nagoya 2010 (du nom de la conférence mondiale sur la biodiversité, ndlr) ! On a réussi là-bas un truc incroyable, qui consiste à dénombrer la diversité d’un pays, lui donner un prix, intégrer cela dans un marché et permettre à ce pays de toucher des royalties sur les échanges engendrés. Or, on sait très bien que la seule technique qu’utilise un marché pour valoriser ce qui s’échange, c’est d’offrir, de raréfier et de permettre de spéculer. Ce qui revient, à terme, à accélérer la disparition des espèces, au lieu de les protéger. Pour moi, la meilleure façon de protéger la diversité, c’est de la comprendre. Pas de la monnayer.
Comment faire ?
Dans le gouvernement idéal, le mien, le ministère le plus important serait celui de la Connaissance. Au lieu d’avoir des enfants qui bégaient les gestes de leurs parents et tuent systématiquement l’insecte qui s’approche, on leur demanderait : « Connais-tu cet insecte ? Quel est son nom ? Peut-être t’est-il d’une réelle utilité… »
Pourquoi est-il si difficile de vivre avec la nature ?
Cela n’a pas toujours été si difficile. Avant la révolution industrielle – grosso modo le XIXe siècle –, on s’accommodait de cette nature en utilisant, partiellement mais réellement, l’offre naturelle. Il y avait à l’époque – sans doute de façon empirique et pas très rentable – une utilisation du génie naturel. Cette utilisation supposait une connaissance élémentaire de la nature, qui permettait de développer des cultures vivrières sans dépenser une énergie contraire folle. Mais, c’est vrai, dans nos civilisations occidentales, nous avons toujours eu l’ambition de la dominer, de la maîtriser et finalement de développer l’humanité sur son dos, en imaginant que ses ressources étaient inépuisables. En agissant de la sorte, nous nous appauvrissons et nous nous privons d’un alphabet.
Pour quelle raison ?
Parce qu’on nous refuse la gratuité ! Dès que l’on pense avoir compris le mode de fonctionnement de telle espèce végétale ou de tel animal, on utilise la totalité de son intelligence naturelle pour en faire quelque chose qui soit à notre bénéfice, mais dont l’accès est monétisé. On passe d’un service gratuit à un service payant.
Mieux vivre dans notre environnement en y piochant de façon raisonnable ce dont on a besoin serait donc impossible à vos yeux. La faute à qui ?
A l’ignorance, d’abord, car on rend impossible l’autonomie. La mécanique revient à décérébrer et à contraindre l’individu à l’achat. La faute aussi aux lobbies. A Notre-Dame-des-Landes, la toute puissance de Vinci fait que le projet d’aéroport, malgré les oppositions et les questions, reste sur les rails. Vinci est plus puissant qu’un Etat. Monsanto, idem.
N’est-ce pas surtout le vieux rêve de l’humanité de vouloir à tout prix s’affranchir de la nature ?
Ça, c’est le rêve prométhéen. C’est notre culture judéo-chrétienne. C’est dramatique et illusoire. Pourquoi ne pas nous référer à d’autres religions, à d’autres cosmogonies, d’autres croyances ? Il existe des cultures très minoritaires, dans lesquelles la nature est vénérée et surtout dans lesquelles l’humain s’intègre et fait partie de cette nature. Quand un Yanomami (2) décide que l’arbre est un humain déguisé en arbre, ou qu’un puma est un humain déguisé en puma, c’est pas mal, non ? Pourquoi ne pas s’en inspirer ?
Mener des études d’impact avant de lancer de grands chantiers, est-ce suffisant ?
En aucun cas. Les études d’impact et leurs compensations sont une grande escroquerie. Comment peut-on imaginer que l’on compense, alors que l’on soustrait quelque chose à la planète ? La planète est un espace FINI. Elle n’est ni renouvelable, ni agrandissable. Nous sommes contraints à la finitude spatiale et, en général, à la finitude écologique. Quand j’entends qu’on va compenser parce qu’on détruit d’un côté une zone humide et qu’on va donc nous en donner une autre de l’autre côté, c’est